Itinéraire d’un ordinateur gâté
Prince de «l’économie dématérialisée», l’ordinateur ne se doute pas de sa tragique destinée. Une fois mis au rebut, il est baladé clandestinement en container jusqu’en Inde ou en Chine, dépecé pour les métaux précieux de ses puces et intoxique ainsi des milliers de travailleurs, tout en polluant l’eau de leurs villes. Destins.
Certes, ses parents ont tout fait pour le rendre intelligent, mais sa naissance s’annonçait déjà sous un mauvais présage. Pour assurer les contacts électriques de haute qualité pour ses puces, les industries minières sont venues porter à l’ordinateur en gestation quelques grammes de métaux précieux, de l’or, de l’iridium…Voué à être doté de pouvoirs surhumains et à dématérialiser l’économie, il le vaut bien. Mais, symbole du mythe de la miniaturisation informatique, un «17 pouces» consomme pourtant, pour sa production 240 kg de pétrole, 22 kg de produits chimiques… et 1500 litres d’eau d’après les Nations unies. Les techniciens qui le fabriquent sont exposés à des risques mais, dans les pays occidentaux, ils sont relativement protégés. Thalès, par exemple, dans sa section «technologies propre» produit des puces en «chambre blanche» avec des robots: les ouvriers n’ont aucun contact avec les produits.
Gâté dès ses débuts, l’ordinateur mène donc une vie intellectuellement riche, délivrant informations et résultats en un temps éclair sous les doigts déliés d’un habitant de pays développé (en général) tout en consommant force électricité. Obsolète au bout de trois ans en moyenne, il part s’amonceler avec les autres comme «déchet électronique». S’il a de la chance, un spécialiste de la récup’ informatique va le remettre en état. En Europe, il peut aussi être collecté et recyclé via la filière «DEEE» locale. Mais la directive européenne fixe comme objectif de récupérer 4 kg/an/habitant de ce type de déchet. Or on en produit 16 kg/an/habitant. Que deviennent les 12 kg/hab/an restants?
Cadeau empoisonné
Des organismes vendent aux entreprises le service de les débarrasser de leurs parcs informatiques, tout en faisant la charité vers l’Afrique. Mais sur 15 ordinateurs reçus, un seul fonctionne. Souvent, l’humanitaire sert alors de couverture pour l’évasion des déchets vers le Nigeria (Lagos), plaque-tournante du trafic. Dans les décharges sauvages non étanches, les produits toxiques comme le mercure ou le plomb, percolent dans le sol et se retrouvent dans l’eau. Ingérés par les poissons des rivières, ils se concentrent dans leurs prédateurs et finissent par éradiquer faune et flore. De plus, l’eau polluée irrigue prés et cultures et se retrouve alors dans l’alimentation des Africains, pouvant entrainer de graves conséquences sur la santé.
Pourtant, depuis 1992, la convention de Bâle, un traité international interdit l’export de déchets dangereux des pays «développés» vers les pays «en développement». Mais les puces «à recycler» peuvent-elles être considérées comme un déchet? Le flou subsiste, et favorise l’exportation «légale». Par exemple, d’après Greenpeace, Véolia a créé une joint-venture dans le Sud-Est asiatique avec une usine de recyclage de puces. À ces flux s’ajoutent les plus difficiles à mesurer, à contrôler : les évasions de déchets par voie mafieuse. Une «éco-industrie» qui récupère les déchets, par exemple, peut contacter un «brocker» de la diaspora chinoise qui envoie par bateau, en France, du Havre ou de Marseille, des containers entiers d’ordinateurs en Chine par accointance avec une filière douanière corrompue. Certes, des bordereaux de suivi des déchets devraient assurer leurs traçabilité, et, en France, l’Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et la santé publique (OCLAES) doit effectuer des contrôles. Mais les bordereaux peuvent se falsifier et l’OCLAES ne dispose que d’une dizaine de contrôleurs dans les ports… D’après l’ONU, entre 20 et 50 millions de déchets électroniques sont transférés à travers le monde et d’ici 2010, ce chiffre devrait tripler. En manque d’espace, le Japon exporte chez ses voisins depuis les années 80: Vietnam, Thaïlande, Taïwan. Aux États-Unis, l’ONG Basel Action Network lutte pour leur faire ratifier la convention de Bâle. D’après elle, le pays exporterait 80% de leurs déchets électroniques collectés.
Le scandale des décharges asiatiques
Alors les carcasses d’ordinateurs s’amoncellent dans des décharges en Chine, notamment à Guiyu, la plus grande au monde, mais aussi en Inde (25 000 travailleurs à Delhi où 5 000 tonnes d’ordinateurs sont traités chaque année). Là, les gens sans ressources y travaillent pour moins de 3 dollars par jour sans protection, voire sans vêtements, sans règle de sécurité et risquent des mutilations par les découpes ou le travail à même les flammes. Les enfants s’attèlent à récupérer à mains nues les composants des circuits imprimés, tandis que les adultes les passent au chalumeau ou à l’acide pour en extraire les métaux précieux, par exemple l’or (450 g dans 1 tonne d’ordinateurs), mais aussi l’indium, le nickel, le lithium, la platine, etc. Les matériaux seront revendus, notamment pour l’industrie électronique locale. Mais les travailleurs s’exposent ainsi aux vapeurs toxiques des fumées et la population ingère des métaux lourds via l’eau insalubre qui se retrouve dans la boisson et l’alimentation.
La population n‘est pas du tout suivie au niveau sanitaire et aucune analyse épidémiologique n’est disponible. «Déjà en France, c’est déficitaire, alors là-bas, encore moins. Surtout que, suite à sa médiatisation, le site de Guiyu est impossible d’accès. En Inde, les taux de dioxines retrouvés dans le sang des femmes qui recyclent et leur lait maternel dépassent largement le seuil toléré par l’OMS», révèle Yannick Vicaire, chargé de la campagne Toxiques chez Greenpeace France. Selon des simulations des conditions de recyclage par des chercheurs des États-Unis, les enfants seraient exposés à une dose journalière 25 fois plus grande que la limite fixée pour les adultes. Les autorités chinoises et indiennes semblent tolérer ces décharges clandestines, utiles économiquement et «nécessaires» à la survie de plusieurs milliers de personnes. La ville de Guiyu fait venir des containers d’eau potable «occasionnellement, lorsqu’elle est sous les feux de l’actualité..», précise Yannick Vicaire. De prince de l’économie immatérielle, le micro-ordinateur devient un infâme cocktail toxique. De quoi faire réfléchir ses pionniers à l’éco-concevoir un peu mieux et les consommateurs, à offrir plusieurs vies aux ordis.
Raquel Hadida
31.01.2008
Photo: tri des déchets électroniques en Chine
© Basel Action Network
Pour aller plus loin:
Diaporama sur les conditions de travail à Guiyu en Chine
Basel Action Network, une ONG américaine qui lutte contre l’export de produits dangereux (en anglais)
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La filière des déchets électroniques
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