Comment respecter la planète ?

Petits gestes écolos, consommation verte, initiatives locales… Chacun à son niveau tente de participer à la sauvegarde de la planète. Mais ces actions individuelles sont-elles à la hauteur de l’enjeu écologique ? Ne doit-on pas radicalement repenser notre système et nos modes de vie ? Florence de Monclin, de la Fondation Nicolas Hulot, et Hervé Kempf, écrivain et journaliste au journal Le Monde partagent leurs points de vue.

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Est-ce encore efficace de proposer des petits gestes écolos pour répondre à l’urgence écologique ?

Florence de Monclin : Oui, car cela permet à chacun de s’approprier les questions d’écologie mais, aujourd’hui, ce n’est plus suffisant. Quand nous avons lancé, en 2005, notre campagne « Défi pour la Terre », l’ambition était de proposer aux citoyens de réduire d’une tonne leurs émissions de CO2. Or, les gens avaient du mal à saisir ce que cela signifiait, ce que représentait une tonne, ce qu’était le CO2, en quoi il y avait un lien avec leur comportement. Donc nous avons décidé de faire autrement et de sensibiliser par les gestes, avec pour chacun d’eux, une illustration de leur impact. Cela permet à chacun d’évoluer en fonction de son degré de sensibilité et de ses moyens. Ces gestes sont une façon de rentrer dans la complexité des sujets et cela permet aussi au consommateur de retrouver sa liberté de choix, voire même de stimuler un nouveau marché pertinent lorsqu’il lie viabilité et solidarité. Regardez ce qui se passe aujourd’hui avec les Amap*, elles sont débordées de demandes.

Hervé Kempf : Ils ne répondent pas au problème qui est de prévenir l’aggravation immense de la crise écologique. Et le seul vrai moyen, c’est de réduire la consommation matérielle et énergétique de la société humaine .Et, ce n’est pas aux plus pauvres, aux 4 milliards de gens sur terre qui vivent avec moins de un ou quatre dollars par jour, qu’on va demander de réduire leur consommation matérielle. C’est aux plus riches sur cette planète, c’est-à-dire à la louche, 1 milliard et demi de personnes. C’est donc un changement global qui doit se faire. Et cela ne peut se faire simplement par une contamination positive de personnes qui se disent que de petits gestes, à la suite les uns des autres, apporteront un changement. Cela ne va pas assez vite. Or, nous sommes dans une urgence absolue. De plus, les décisions émanent des politiques. Donc c’est très bien si je me déplace sur mon petit vélo, mais si des élus locaux construisent des autoroutes, comme l’A65,ou bien un circuit de F1 dans les Yvelines ou encore un aéroport à Notre-Dame des Landes à côté de Nantes… Mon petit vélo ne change rien ! C’est au niveau politique qu’il faut agir, et s’attacher à ces petits gestes écolos, ce seraient rester dans une logique individualiste qui nous a précisément conduit à la crise écologique.

Une campagne du gouvernement disait pourtant, il y a quelques années, il n’y a pas de petits gestes quand on est 60 millions à les faire…

Hervé Kempf : Ces trente dernières années, nous avons exacerbé l’individualisme, qui est d’ailleurs un trait majeur du capitalisme – qui considère l’individu comme recherchant avant tout son propre intérêt et dont l’équilibre général se fait par le biais du marché. Or, si nous reprenons la même logique selon laquelle chacun, en changeant son comportement, va changer la donne générale, nous ne changeons rien à l’équilibre général des marchés, qui pourtant ne fonctionne pas ! En témoigne la crise que nous sommes en train de vivre.

Florence de Monclin : On a parfois pris en dérision l’histoire de l’eau qui coule pendant le brossage des dents. Mais cela représente 10000 litres par an et par personne. Donc multipliés par 60 millions… On voit le gâchis que cela représente ! Ce n’est pas si dérisoire que cela. Les petits gestes peuvent paraître modestes individuellement, mais lorsqu’ils se font à l’échelle d’une communauté, on arrive à des chiffrages extrêmement conséquents. Et cela permet aussi de distinguer le vital du superflu. Quand on sait qu’une chasse d’eau engloutit 30 litres d’eau par jour, et qu’à côté de ça, un habitant du Sud Sahara ou un Malgache va disposer de 5 à20 litres pour tous ses besoins en eau, cela permet de se rendre compte de la valeur de ce qui est essentiel. Et, c’est aussi une façon de montrer la maturité de l’opinion publique aux politiques, qui étaient hésitants sur le sujet. Ils nous disaient que la société civile n’était pas prête à évoluer, à changer et modifier ses comportements. Or, elle est prête et des politiques de régulation plus fortes peuvent être engagées.

La tendance actuelle est à la consom’action, à la consommation verte, aux technologies vertes… Est-ce une démarche à soutenir ?

Florence de Monclin : Oui, la consom’action est un axe d’action essentiel car elle engendre une réflexion par rapport à l’acte de consommation. Nous sommes dans l’analyse de ce qui fait notre consommation, au lieu d’être dans l’acte conditionné. Chacun doit comprendre que faire évoluer sa consommation c’est changer ses comportements et, au bout du compte, ses modes de vie et le système économique.

Hervé Kempf : Si je prends ma voiture pour aller au supermarché, et qu’au lieu d’acheter du lait standard, je prends du lait bio… Cela ne change rien. Il vaut mieux aller au marché du coin, et acheter des produits non bio. Le problème reste qu’il faut moins consommer, voire pas consommer du tout ! Je ne veux pas dissuader les gens de mieux consommer, mais ce n’est pas cela qui change fondamentalement la donne. La part de marché de l’agriculture bio est de 3 %parce qu’il y a un vrai blocage sur la production bio. Il nous manque l’échelon politique qui dise : je déverrouille la FNSEA,et je transfère une part des subventions pour soutenir les jeunes paysans qui veulent s’installer d’une autre manière, je bloque les logiques d’urbanisation et donc de spéculation immobilière. Pour permettre cela, je soutiens politiquement les différents leviers par lesquels la bonne volonté des citoyens s’exprime. Beaucoup de gens ont compris que la situation écologique était grave, et se demandent comment évoluer dans un système qui refuse une ouverture politique et qui leur dit qu’ils sont des consommateurs… Or nous ne sommes pas des consommateurs, nous sommes des citoyens.

Les petites initiatives locales sont-elles porteuses de solutions ?

Hervé Kempf : Elles ont leur importance. Pour autant, une initiative individuelle même multipliée par plusieurs millions, doit être accompagnée par des initiatives collectives. C’est aussi dans la représentation, à l’échelle mondiale, qu’il faudrait revoir les choses. S’il y avait une organisation mondiale de l’environnement, il y aurait un vrai contrepoids. Mais aujourd’hui il n’y en a pas. Soit les élus ou les représentants des institutions, sont convaincus, soit ils ne le sont pas et il faut que la société civile attise leurs convictions à l’échelle internationale. Certaines personnalités à titre individuel, comme Gorbatchev ou Wangari Maathai, lancent des alertes mais la difficulté est de passer à l’acte.

Florence de Monclin : Mais, il ne faut pas décourager les gens. Et on ne fait pas basculer une collectivité sans accompagnement, ou bien cela se fait violemment. Parce qu’au-delà de cette crise, beaucoup de penseurs disent : attention, ce n’est pas seulement l’équilibre de la planète qui est en jeu, c’est aussi la démocratie, les risques de guerres…

Les discours écologiques se situent le plus souvent autour du réchauffement climatique, et les problèmes portant sur la biodiversité ou la diminution des ressources sont peu abordés. Comment expliquer cela ?

Florence de Monclin : Mais tout est lié ! Quand le climat s’emballe, l’érosion de la biodiversité s’accentue. L’aspect CO2 a été davantage mis en avant parce que le contexte s’y prêtait : le film d’Al Gore, la hausse brutale du pétrole, les rapports de Nicholas Stern et du GIEC. Et c’est une clé de voûte. Si vous n’abordez pas cela en priorité, tout s’effondre. Mais il est clair qu’on ne met pas suffisamment l’accent sur la biodiversité. Aujourd’hui, nous ne réalisons pas encore que nous sommes dans un monde fini et donc limité en termes d’espace et de ressources. Nous n’avons pas encore bien saisi que la biodiversité est à la base de tout. Nous n’avons pas suffisamment pris conscience du destin commun qui unit la nature et les Hommes.

Hervé Kempf : L’oligarchie, en terme de croissance verte, pense pouvoir reproduire sur la question de l’énergie, ses mécanismes de profits en substituant des technologies très émettrices de gaz à effet de serre par d’autres qui le sont beaucoup moins. Le problème de la biodiversité est qu’elle n’a pas trouvé le modèle économique qui lui permette de conserver un système de profit, il n’y a pas de solution alternative. La seule alternative, permettant de stopper l’érosion de la biodiversité, serait de changer de modèle agricole, qu’il y ait une vraie politique de soutien à la petite agriculture, et de changer les mécanismes du marché mondial agricole : deux solutions qui sont totalement à l’opposé des oligarchies des pays occidentaux et du sud. De plus, la biodiversité se joue beaucoup à l’échelon local et renvoie aussi à des logiques sociales totalement différentes de celles du capitalisme.

A t-on encore le temps d’attendre que la prise de conscience devienne collective ?

Florence de Monclin : On ne change pas du tout au tout. C’est comme si vous demandiez à un élève de primaire, de passer directement en terminale ! En même temps, on sait aussi qu’il va falloir faire vite et changer profondément car le temps de mutation est court et le passage à l’irréversible est là. Les efforts nécessaires dépassent le cadre d’un État .Cela veut donc dire une remise en cause du système, par la mise en place de nouvelles régulations à l’échelle nationale et internationale. Regardez le secteur automobile, tant qu’on ne lui a pas donné de norme de CO2 à atteindre avec un délai dans le temps, il ne l’a pas fait de son plein gré. Concernant le secteur du bâtiment, aujourd’hui les eurodéputés disent qu’il faut raccourcir le délai pour imposer que tous les bâtiments soient à énergie positive d’ici 2010. Le temps de la régulation, de la norme et du basculement de la fiscalité est venu pour éviter un point de non retour.

Hervé Kempf : La prise de conscience de l’urgence environnementale a énormément progressé depuis une dizaine d’années, en dehors cependant de l’oligarchie et de la classe dirigeante. De plus, la prise de conscience des inégalités sociales, très importantes, a elle aussi progressé rapidement et de manière même plus récente. Nous sommes dans un processus de prise de conscience collective, nous savons que le système social va mal, mais nous n’identifions pas la raison pour laquelle il va mal. Nous n’avons pas encore compris que l’individualisme est aujourd’hui bien plus fort que dans les années 1970, que l’on est plus formaté qu’on ne l’était, notamment à cause de la télévision qui est un média extrêmement puissant. Nous ne sommes pas dans une situation où l’on doit passer du On/Off, d’une situation écologique catastrophique à une société vertueuse. Nous sommes dans une maison qui commence à brûler et rien ne sert de fermer les yeux. Il faut aller chercher des seaux d’eau et éteindre le feu ensemble. Et je suis d’accord avec l’idée de Pierre Rabhi et son image du colibri qui éteint le feu avec des petites gouttes d’eau .Mais je suis partisan de dire : nous pouvons faire plus. Je préfère être optimiste et collectivement prétentieux.

Propos recueillis par Marie Ernoult

Florence de Monclin
Conseillère pédagogique de la Fondation Nicolas Hulot, responsable des programmes d’éducation à l’environnement.

Hervé Kempf
Journaliste spécialisé en environnement au journal Le Monde, auteur de Comment les riches détruisent la planète (2007) et Pour sauver la planète, Sortez du capitalisme (2009).

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