Corinne Lepage : « Le Grenelle n’a pas instauré de nouvelle gouvernance écologique »

lepagewebVivons-nous une nouvelle ère politique et sociétale sous le signe de l’écologie ? Avocate spécialisée en droit de l’environnement, politique – ministre de l’environnement de 1995 à 1997, fondatrice de CAP 21, députée européenne depuis 2009 – et militante associative – présidente du CRIIGEN (Comité de recherche et d’informations indépendantes sur le génie génétique) -, Corinne Lepage fait le bilan de plus de trente ans de carrière.

Le Grenelle constitue t-il une nouvelle donne écologique ?

« Les moyens de recours d’information et de contrôle des citoyens restent encore trop faibles par rapport aux enjeux. Le Grenelle n’a pas instauré de nouvelle gouvernance écologique qui donnerait plus de poids à la société civile. Le statut de lanceurs d’alerte en milieu professionnel et la place des ONG dans les commissions d’experts ne sont toujours pas définis. L’accès à une information objective sur les entreprises et les activités industrielles n’est pas acquise. Le bilan carbone et le bilan social et environnemental réalisé par un organisme indépendant ne sont toujours pas obligatoires pour les entreprises. Les enquêtes préalables à l’augmentation des risques et/ou des installations nucléaires sont supprimées. Le lobby nucléaire contre le développement des énergies renouvelables et notamment de l’éolien nous place derrière l’Espagne, l’Allemagne et les pays du Nord. Que dire des promesses faites par Nicolas Sarkozy aux agriculteurs de ne pas toucher à la PAC après avoir promis, lors du Grenelle, une révolution écologique dans l’agriculture ? Après Copenhague, le Grenelle est une autre grande déception. »

Plus de trente ans de carrière en faveur de l’environnement, vous permettent-ils de dire que la cause écologique a progressé ?

« La conscience des problèmes écologiques par l’opinion mondiale a sans aucun doute progressé mais parallèlement les problèmes se sont aussi beaucoup aggravés. Ceci est particulièrement vrai pour la pollution. Dans les années soixante-dix, les sources de contamination étaient beaucoup plus localisées que maintenant avec une pollution chimique diffuse et généralisée à l’échelle mondiale. Les populations en sont bien conscientes, du fait de problèmes de santé de plus en plus visibles – cancers notamment – mais les lobbies ne faiblissent pas, bien au contraire… »

Comment êtes vous « entrée » dans la cause environnementale ?

« Tout a commencé par une thèse sur le coût social en droit publique, c’est-à-dire les externalités économiques commencée en 1975. J’ai toujours travaillé sur les liens entre économie et écologie mais c’est contre la centrale nucléaire de Flamanville que j’ai mené ma première action juridique en 1977. Ma rencontre professionnelle et personnelle avec Christian Huglo fondateur du premier cabinet français d’avocats spécialisé en droit de l’environnement – fondé en 1969 – engagé alors dans les boues rouges de la Montedison, m’a faite définitivement tomber dans la marmite… »

La Corinne Lepage avocate est-elle aussi utile à l’écologie que la politique ?

« Je pense défendre la même cause en exerçant de front le métier d’avocate et des responsabilités politiques. C’est aussi une manière de répondre aux critiques des citoyens qui voient les politiques comme une classe à part, coupée des réalités notamment professionnelles. Le droit est un outil efficace lorsque l’on fait preuve de courage et d’imagination. Il permet de s’attaquer à des problèmes auxquels le pouvoir politique ne peut faire face et de défendre la population contre les atteintes à son environnement et les groupes de pression économiques. Mes victoires en faveur des victimes de l’Amoco et de l’Erika ; pour l’introduction du principe de précaution dans la constitution et dans le domaine du contrôle de la mise sur le marché des organismes génétiquement modifiés sont parmi mes plus grandes fiertés. »

Le réchauffement climatique a aussi, depuis, pris la tête des préoccupations écologiques ?

« Avec une augmentation de cinq à six degrés des températures, ça serait un danger pour l’existence même de l’humanité. Il est donc normal de le considérer comme une priorité. D’autre part, les évènements météorologiques extrêmes inhabituels que nous vivons – canicules, grandes tempêtes -, nous touchent de manière visible. Liés à l’énergie, les changements climatiques remettent aussi en cause notre économie toute entière. »

Ecologie et développement durable, même combat ?

« L’écologie est d’abord la science des écosystèmes avant d’être l’écologie politique qui veut changer la société. Le développement durable est un modèle de développement économique. Quant à moi, je suis avant tout humaniste. La conscience donne à l’humanité des responsabilités par rapport à notre espèce et à tous les êtres vivants à court mais aussi à long terme. Il ne faut surtout pas oublier l’équité entre nos sociétés humaines. Au départ, il y a la justice et l’humanisme, le reste vient derrière. Je crois aussi au pragmatisme, à une amélioration continue progressive, le mieux étant souvent l’ennemi du bien. »


Propos recueillis par Olivier Moulergues

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