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13 mai 2008
 
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CHRONIQUEUR

Blandine Pons


A l'heure des caricatures et des raccourcis rapides sur les derniers évènements dramatiques déroulés au Tibet, une jeune chroniqueuse basée en Chine depuis 2 ans, tente de donner une perspective différente en dressant un portrait plus nuancé de cet objet de curiosité et d'inquiétude qu'est la Chine. Particulièrement touchée car engagée au sein d'une ONG depuis 2 ans, elle rappelle que si tout élan humaniste de la part de l'Occident doit être encouragé, il doit être mené de façon courageuse et citoyenne.

Diplômée de Sciences Po Paris et de la London School of Economics, Blandine travaille actuellement comme experte en microcrédit pour l’ONG française PlaNet Finance. Passionnée par la Chine et les Relations Internationales, en 2005 elle décide de partir a Pékin ou elle continue l’apprentissage du mandarin qu’elle avait commencé à étudier en Europe. Convaincue que ce n’est que par l’apprentissage du terrain qu’un professionnel peut plus tard avoir la légitimité et l’expérience pour travailler de façon efficace dans des organisations intergouvernementales du type système des Nations Unies, Blandine décide de commencer sa carrière par le monde des ONG et est embauchée par PlaNet Finance. Durant ces deux dernières années, Blandine a principalement mené des missions de terrain pour des institutions locales de microfinance. Elle a ainsi vécu entre le Ningxia (province au sud de la Mongolie Intérieure), au Mexique, et dans le Sichuan (sud de la Chine). Elle est maintenant de retour au Bureau de Représentation de PlaNet Finance en Chine ou elle assure les fonctions de Directrice Administration et Finances et Coordinatrice de projets.


dernière chronique

Attention au Retour de Flamme !

Suite à la répression des autorités chinoises dans les provinces du Tibet, Gansu, Sichuan et Qinghai, l’Occident en quête de sensations fortes et avide de prendre position sur tout et très vite, se voit donner une opportunité facile de s’insurger contre le système politique chinois.

Le Tibet est un sujet de conversation facile. Car le Tibet, c’est pratique, tout le monde connaît un peu, voit à peu près ou cela se situe sur la carte. Bref, le Tibet, c’est un peu un thème à la mode, comme on est pour le yoga pilates, les produits bio et contre la junte en Birmanie, il faut aussi être pour le Tibet libre! Ca fait partie du package de la bien pensance et si on peut professer cela rue Montorgueil avec autour du coup une écharpe de poils de lamas tibétains et un sac aux motifs péuviens… c’est encore mieux.

Car le drame des travailleurs migrants chinois amassés en bidonvilles aux portes des grandes métropoles sans reconnaissance légale ni protection sociale, les femmes battues et les petites filles abandonnées, les vertiges existentiels de tous ces jeunes chinois, enfants uniques qui partent à la dérive, les populations paysannes dans les plaines désertiques des campagnes du Nord de la Chine qui vivent avec moins d’un euro par jour… Tout ça, évidemment, ça arrive en Chine au quotidien et c’est aussi scandaleux, mais ce sont des problématiques de fond, réservés aux sociologues, politologues, économistes et autres spécialistes qui ont le temps de décortiquer la Chine.

Une société immature politiquement

Il est simple, depuis l’Occident, de juger « La Chine » suite aux évènements dramatiques des jours derniers. Il est plus difficile, depuis la Chine, de juger chaque chinois dans son individualité, sa naiveté, son ignorance, ses idées reçues… Ils sont chinois et la plupart n’ont jamais été éduqués à critiquer l’information (la propagande) qu’on leur déverse quotidiennement. Ils sont chinois et on leur a expliqué que les puissances occidentales, c’est le dépècement de la Chine pendant la Guerre de l’Opium. Ils sont chinois et la plupart d’entre eux ont leur lot quotidien de droits de l’Homme bafoués. Ils sont chinois et il paraît que le Dalai Lama est un terroriste religieux qui veut démembrer le pays et imposer une autorité souveraine sur un morceau de leur territoire.

Car pour moi, résidente en Chine depuis plus de deux ans, le peuple chinois, c’est une palette de visages que j’ai du mal à juger. Le peuple chinois, c’est cet ancien élève pékinois connu lors de mes études à la les, dont le profil sur Facebook affiche « Go China, Crash down these anti-chinese riots », alors qu’il fait partie de l’élite chinoise ayant étudié dans l’un des temples de la sciences politique européenne. Le peuple chinois, c’est ce chauffeur de taxi qui m’explique que si demain on me coupait la main sans bander ma blessure, tout mon corps saignerait sûrement jusqu'à la mort, et bien donner son indépendance au Tibet, pour la Chine, c’est la même chose ! Car le peuple chinois, c’est la chiffonnière en bas de chez moi, dont le petit garçon handicapé vit dans la poussière et les cartons et y passera sûrement toute sa petite vie, car il n’ira jamais à l’école. Le peuple chinois, c’est cette jeune femme qui a vécu en France et qui défend l’idée que si les Corses ou les Bretons se mettaient à saccager des magasins à Quimper ou à Ajaccio, la police française interviendrait sûrement. Si ces mêmes Bretons ou Corses étaient soupçonnés d’être manipulés par une autorité religieuse non résidente sur le territoire français, peut-être même que la France ferait intervenir l’armée ! Et si en plus cette autorité faisait l’apologie de la mise en place d’un État Breton à la souveraineté indépendante, peut-être même que nous l’appellerions groupuscule terroriste séparatiste et que nous dirons au reste du monde de ne pas s’en mêler ! Et puis le peuple chinois, c’est ce paysan du Shaanxi, province délaissée des investissements publiques chinois, qui se demande pourquoi ils manifestent ces tibétains, alors que le gouvernement chinois investit des milliards pour promouvoir le développement du Tibet alors que lui, pauvre paysan, se fait fréquemment extorquer ses subventions pour le gouvernement local corrompu….

Puissance et Impuissance

C’est donc un sentiment à la fois coupable et agacé qui me hante aujourd’hui. Coupable, car que fait-on lorsque l’on vit dans un pays qui ne respecte pas les droits de l’Homme et qui tire à bout portant sur des manifestants ? Faudrait-il prendre son sac à dos et partir au Tibet illégalement ? Pour y faire quoi ? Y constater les faits ? Faut-il s’enchaîner sur la place Tiannamen, faut-il manifester ?
Agacé, car le bafouement des droits de l’Homme, les millions de chinois broyés dans la grande machine économique du développement dit « scientifique et harmonieux », ce n’est pas qu’au Tibet que cela arrive, c’est tous les jours qu’on le constate, si on ouvre un tout petit peu les yeux. J’en ai assez des Occidentaux qui s’émeuvent une fois par an de la misère du monde. Les seules opinions valables que je respecte et les seules actions que j’encourage sont celles des acteurs profondément impliqués. Ces personnes qui, par des actes fréquents, de curiosité intellectuelle, d’engagement professionnel, d’investissement et de sacrifice personnel, cherchent chaque jour à être des citoyens responsables. Je respecte mes amis étrangers qui parlent le mandarin et qui cherchent à susciter le débat avec leurs amis chinois. Le changement social vient d’abord du changement des mentalités, des confrontations intellectuelles quotidiennes, des idées qui se diffusent, des livres qui s’échangent. Je respecte les diplomates courageux et les chefs d’entreprises qui ont toujours eu une attitude de responsabilité politique et sociale en Chine. Je respecte ces milliers d’acteurs d’ONGs et autres associations qui cherchent à penser le changement, concrètement au quotidien ; je respecte ces journalistes qui ne cherchent pas le scoop évident, ces professeurs étrangers qui veulent échanger avec leurs confrères chinois malgré le carcan idéologique qui les entoure. À l’opposé, je dénigre l’étudiant de Jussieu qui trouve que les Droits de l’Homme c’est « super important », qui ne quitte plus son T-Shirt de Che Guevera depuis sa crise d’adolescence, mais qui a oublié d’aller voter aux présidentielles, et qui d’habitude préfère lire Moto Plus au café du coin plutôt que les pages internationales du Monde, mais qui trouve que là quand même, vu les événements au Tibet, il va acheter Libé pour savoir un peu ce qui se passe et se scandaliser comme tout le monde. Je m’insurge également contre tous ces « expat » du quartier des Ambassades qui trouvent que la Chine « c’est tout même radicalement différent de la France », mais qui ont trouvé un nouveau tailleur chinois qui fait des coussins en tissus traditionnels de minorités absolument ravissants et qui espèrent que les événement en Chine ne vont pas retarder leur commande de tissus tibétains. Et puis j’exècre évidemment le rêveur avec sa guitare qui a accroché au mur un drapeau tibétain et qui fume des cigarettes an chantant ‘Imagine’ alors qu’il n’est jamais sorti de son appartement du canal Saint Martin !

Honte d’être Française

Cela étant dit, il faut évidemment se scandaliser de l’attitude du gouvernement chinois dans son traitement de la situation de la minorité tibétaine. À vrai dire, j’ai honte d’être Française lorsque je lis que le gouvernement français n’a pas réussi a prendre position de façon responsable et juste et n’a fait que Ré-agir aux évenèments. Rappelons que notre président, si enthousiaste lors de sa campagne présidentielle de faire des droits de l’Homme une problématique au cœur de sa présidence, a d’abord murmuré à demi mot que, tout de même, les cadavres de Tibétains et l’armée chinoise dans les rues de Lhassa c’est regrettable, pour ensuite se rendre compte que, peut-être, lancer l’ultimatum d’un possible boycott des Jeux Olympiques, aurait plus de poids politique. Pour relativiser, rappelons tout de même qu’après Kadafi, et Poutine, je ne vois pas pourquoi Hu Jintao ferait exception à la politique diplomatique française de la condescendance.

Soyons responsable et courageux !

J’appelle donc avec arrogance et ambition à la réflexion et à la responsabilité. Boycotter les JO serait un geste politique fort, mais la menace doit être utilisée avec cohérence et courage. La vraie question est de savoir comment user opportunément de la menace sans provoquer un effet de retour de flame encore plus néfaste. Si nous jouons avec cette menace comme le gouvernement francais hésite à prendre position, si nous refusons avec grandiloquence et arrogance à la Chine ce rendez-vous qu’elle prépare avec autant d’obsession, c’est l’extermination de toute marge de manœuvre politique sur d’autres sujets où la coopération chinoise est absolument centrale, tels que la Corée du Nord ou le Darfour. Croyons nous vraiment qu’en boycottant les JO, la Chine va du coup se plier aux donneurs de leçons occidentaux et assouplir ses positions de politique extérieure ? Utopie ! La Chine se repliera sur elle-même, donnera le visage de la modernisation et de l’ouverture à l’extérieur et continuera à manipuler, bafouer, tromper à l’intérieur. Elle n’autorisera plus le moindre conseil, la moindre ingérence dans ses affaires privées. En parallèle, elle continuera à mener une politique extérieure sans pitié par laquelle elle dépècera, toute seule et discrètement, les pays d’Afrique et d’Amérique Latine qui l’intéressent. Toutes les grandes puissances occidentales, satisfaites de leur boycott de la cérémonie des JO, ayant calmé leur peuple démocratique lui aussi rassuré d’avoir été si courageux politiquement, fermeront les yeux sur les nouveaux abus du gouvernement chinois. Car un pays qui appelerait aujourd'hui au boycott des JO tout en continuant à entretenir des relations diplomatiques avec elle aux Nations Unies et à signer des accords commerciaux ferait preuve de l’hypocrisie la plus totale. Un mouvement humaniste tel que l’appel au boycott des JOs de Pékin au nom des droits de l’Homme, ne peut pas être éphémère, sinon il est précisément en contradiction avec sa prétention à l'humanisme. L'humanisme est une exigence éthique qui doit coller à la peau de tous ceux qui s'en revendiquent, le matin devant son café, dans le métro aux heures de pointe, dans sa sphère professionnelle, lorsqu'il s'agit de faire des vrais choix, avec ses amis lorsque l'on est pas d'accord avec leurs opinions ou leur choix de vie, etc.

L’épisode tibétain doit nous faire réfléchir à notre rôle de citoyens, pas seulement au lendemain du meurtre de manifestants tibétains dans les rues de Lhassa, mais tous les jours. Que faisons-nous concrètement, happés par nos “loisirs”, nos carrières, nos dîners et nos sorties, que faisons nous au-delà de nos trois au quatre “coups de gueules” annuels sur la Birmanie, le Darfour, la Corée du Nord et l’Afghanistan, que faisons nous après avoir crié au scandale devant la misère du monde en lisant 20 minutes dans le métro le matin, pour nous rendormir ensuite dans nos vie faciles, que faisons nous pour être encore dignes d’être appelés “citoyens”?

Blandine Pons

02.04.2008


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