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Le rapport au corps est une des différences majeures entre l’Occident et l’Orient. Selon la philosophie de Descartes en Europe, on distingue clairement le corps de l’esprit. À l’inverse, en Asie, les deux sont étroitement liés. Cependant, dans un continent comme dans l’autre, on oublie l’importance de travailler l’un avec l’autre. La création de la Danse Thérapie vient de ce constat. Comment permettre au mental de s’épanouir à travers le corps et ses mouvements? Tripura Kashyap, première danse thérapeute en Inde, travaille depuis 1980 sur ce concept et les bénéfices qui en découlent.
Tripura kashyap est professeure de danse mais aussi thérapeute et chorégraphe. Titulaire d’une maitrise en psychologie, elle étudia la thérapie par la danse et le mouvement au Hancock Center for Movements Arts and Therapies aux États Unis. Elle a fondé le Apoorva Dance Theater à Bangalore, et travaille dans toute l’Inde mais aussi a l’étranger en dirigeant des stages de danse thérapie. Elle a écrit en 2005 «My Body, My Wisdom», un ouvrage sur la danse thérapie créative. Nous l’avons rencontré dans sa maison à New Delhi, après un stage intensif dans la capitale indienne.
Comment vous êtes-vous intéressée à la danse thérapie?
Je viens d’un milieu très artistique: mon frère est musicien, mon mari danseur et j’avais fait des études en danse indienne classique à Chennai. J’ai travaillé avec trois fascinants musiciens aveugles, et à partir de ce jour, je me suis demandée comment l’art, la musique et l’expression corporelle pouvaient aider l’être humain. Puis le hasard de la vie fait bien les choses et m’a fait rencontrer une danse thérapeute américaine en voyage en Inde. Je suis allée aux États-Unis faire un apprentissage de deux ans dans son école de Danse Thérapie, puis je suis revenue en Inde avec l’envie de travailler spécialement avec des personnes handicapées.
Depuis combien de temps l’exercez-vous ?
Au départ, j’ai travaillé à Bangalore avec des personnes aveugles, sourd-muettes, handicapées physiques ou mentales. Je me suis ensuite intéressée aux effets sur les personnes dites ‘normales’ et aux caractéristiques thérapeutiques de la danse indienne. J’ai commence en 1995 à faire des stages pour des professeurs ou des danseurs. Cela a tellement bien fonctionné que j’ai renouvelé l’expérience en l’ouvrant à tous. Je fais aujourd’hui des stages dans toute l’Inde et à l’étranger, je suis très excitée car le prochain est au Népal, à Katmandou, où je ne suis jamais allée!
La danse thérapie est-elle importante en Inde?
Elle est tout juste naissante dans ce pays. Il n’y a pas d’enseignement véritable ou d’école. Beaucoup de danseurs se revendiquent danse thérapeutes sans avoir fait un apprentissage spécifique. C’est dommage car il ne faut pas exercer cette discipline n’importe comment. Il a toujours été très important pour moi de bien distinguer la danse de la religion, spécialement dans ce pays où l’art est si étroitement lié à la religion.
Sentez-vous une différence avec l’Occident?
Le mot thérapie reste très tabou en Occident ! Il est symbole de faiblesse et de honte. J’y ai remarqué que, d’une manière générale, les esprits étaient plus ouverts mais les corps moins flexibles. En Inde, c’est plutôt l’inverse!
Comment définiriez-vous simplement la danse thérapie?
C’est une manière d’aider une personne à trouver son propre langage par les mouvements, à exprimer par le corps ses sentiments, ses peurs, ses désirs. Les enfants par exemple, bougent beaucoup et d’une façon très instinctive ; en grandissant, on bloque ce caractère naturel du corps et c’est bien dommage. J’ai beaucoup travaillé avec des cadres d’entreprise qui passent toutes leurs journées devant des ordinateurs. Ils n’utilisent plus du tout leur corps et sont tristes ou déprimés. On fait beaucoup d’exercices sur la re-connaissance de leur propre corps, sur l’évacuation du stress… Le toucher peut-être très thérapeutique. Je me souviens d’une femme extrêmement froide qui ne supportait pas le contact physique, elle est repartie d’un stage en serrant tout le monde dans ses bras !! Ou encore d'une petite fille qui, après un exercice de contact visuel, s’effondra en larmes car c’était la première fois qu’elle se sentait vraiment regardée.
Quels sont ses effets par exemple avec les personnes handicapées ?
J’ai travaillé avec des enfants autistes, en essayant par des exercices de miroir, d’imitation, ou de rythmique, de les ramener toujours dans la réalite qui les entourent, de les sortir peu à peu de leur bulle pour les replonger dans le réel. Dans les maisons de retraite, les personnes âgées ont la sensation de n’être plus bonnes à rien, ce qui est faux. On les fait travailler avec une chaise par exemple, sur lequel elles sont assises au début, puis peu à peu, elles s’en éloignent et reprennent ainsi confiance dans les capacités de leurs propres corps et de leurs mouvements.
Avec les aveugles, c’est un autre travail, davantage basé sur l’espace, afin de les aider à mieux appréhender l’espace autour d’eux, à se sentir moins rigides dans leurs corps. Mais dans une situation plus banale en Inde, telle qu’une belle fille maltraitée par sa belle famille, la thérapie l’aide à sortir de sa passivité, à retrouver ses émotions et surtout à se retrouver individuellement.
Que pensez-vous de l’engouement général croissant autour de la thérapie par le corps, le massage, le yoga ou encore la méditation ?
C’est indispensable de toujours équilibrer le corps et l’esprit. Les deux s’affectent l’un l’autre. Comme la lecture enrichit l’esprit, il faut des mouvements pour enrichir le corps. Peut-être a cause de l’influence de la religion ou de la sociéte, le corps est considéré comme sale, inférieur face à l’intellect. Alors, on nie notre corps et on veut l’oublier. La danse thérapie veut créer l’inverse : le corps devient part entière de notre personnalité, il est ami et surtout pas ennemi. La preuve: quand on parle, on parle plus avec nos mouvements qu’avec nos mots !
Quels sont vos projets pour le futur?
Un prochain stage à New Delhi, continuer à travailler avec des ONG, à faire des performances et créer en Inde un Centre d’Arts Thérapies où les gens pourront venir s’exprimer à travers différentes formes d’art…
Propos recueillis par Nina Roy
14.04.2008
La danse thérapie a été reconnue depuis 1940 comme une discipline thérapeutique à part entière. Tripura Kashyap peut être contactée par mail :
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